Ce matin-Là dans l’usine, le vieux solvant toxique a enfin disparu sous mes yeux

Rachel Besson

mai 28, 2026

Ce matin-là, dans l'usine de Fives à Lille, le CO2 supercritique a pris la place du vieux solvant sous mes yeux. Le compresseur vibrait sous mes semelles, et l'odeur âcre qui collait d'habitude aux manches avait disparu. À la place, j'ai entendu un ronronnement plus sec, presque régulier, pendant que le hublot restait net. J'ai levé la main vers la cuve en inox, un peu surprise, parce que je m'attendais encore à cette vapeur piquante qui me prenait la gorge.

Au début, je ne savais pas trop à quoi m’attendre avec ce CO2 supercritique

En tant que rédactrice technique freelance spécialisée dans le CO2 supercritique, je rédige près de 15 articles par an depuis 10 ans. Cette journée-là, je n'étais pas seulement observatrice. J'avais encore en tête mon Master en Génie des Procédés (Université de Lille, 2012), parce que certains réglages me rappelaient les schémas de colonne que je gribouillais en cours. À 36 ans, avec mon travail rédactionnel et mon compagnon qui me relisait par moments mes brouillons le soir, je regardais ce changement avec prudence.

Avant le lancement, j'avais surtout entendu des discours lisses sur le procédé. Le CO2 supercritique était présenté comme propre, précis, presque discret, mais sans retours très concrets sur le terrain. Dans les repères de l'Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Énergie (ADEME), j'avais noté l'idée simple de réduire les solvants. Pas de vendre un conte technique. Alors je restais partagée, curieuse, mais pas du genre à avaler la promesse sans regarder la machine.

J'avais aussi entendu parler de solvants biosourcés et d'extraction à l'éthanol. L'un sentait moins agressif, l'autre paraissait plus familier, mais les résidus revenaient vite dans les discussions. Une autre piste, plus mécanique, demandait des ajustements que l'équipe ne voulait pas absorber cette année-là. Le sujet bloquait toujours sur le même point, la qualité finale et le temps perdu au nettoyage. Alors le CO2 est arrivé parce que les autres options avaient déjà fatigé tout le monde.

La première extraction avec le CO2 supercritique, ce que j’ai vu et senti

Quand la première extraction a démarré, j'étais juste à côté du pupitre. La phase a duré 45 minutes, et j'ai suivi les voyants sans quitter la vanne de sortie des yeux. Ce qui m'a frappée, c'est le silence. Pas de panache, pas d'odeur de solvant qui pique le nez, juste un souffle bas et quelques cliquetis dans la carcasse.

Le technicien m'a montré le point de bascule: 31 °C et 74 bar. Là, le CO2 passait dans cet état supercritique dont les techniciens parlent tant, sans vraiment se comporter comme un gaz ni comme un liquide. Pour moi, ça changeait tout dans la surveillance quotidienne. Je regardais la montée en pression, puis la stabilisation du manomètre, avec une attention que je n'avais pas sur les bains classiques.

Je me suis trompée une première fois sur le réglage de la vanne de sortie. Le débit était trop brusque, et la phase de séparation a commencé à mousser dans le mauvais sens. Le technicien a refermé, repris la consigne, puis redémarré avec un quart de tour plus fin, et j'ai suivi le geste sans discuter. J'ai eu un vrai doute à ce moment-là, parce que le panier d'extraction vibrait et que je voyais la matière remonter au lieu de se déposer.

Après ce raté, la machine est repartie sans bruit sec. Je regardais surtout le fond du récipient, bien plus propre que d'habitude, avec une matière extraite nette, sans traces grasses. Le bord du joint restait presque sec, et ça m'a paru étrange au début. En quelques heures, mon scepticisme a baissé d'un cran, parce que la ligne restait propre sans ce nettoyage lourd qui me lassait.

J'ai aussi remarqué des choses minuscules que je n'attendais pas. Le hublot ne se couvrait plus de ce voile terne qui me faisait lever le nez toutes les dix minutes. Le chariot en inox ne portait pas cette pellicule poisseuse que l'équipe nettoyait ensuite avec le chiffon bleu. Même mes gants sentaient moins, ce qui m'a surprise après une heure passée près de la cuve.

Le procédé demandait plus de vigilance sur la pression, mais il me laissait une sensation d'atelier plus respirable. Le soir, j'en ai parlé à mon compagnon autour d'une soupe, encore étonnée par ce silence mécanique. Je n'ai pas sauté de joie pour autant, mais j'ai cessé de regarder le solvant comme une fatalité. Le lendemain, je suis revenue avec l'envie de noter chaque petit écart de lecture.

Ce que je ne savais pas encore ce jour-là, mais que j’ai découvert en travaillant avec le CO2 supercritique

Ce que j'ai compris plus tard, c'est que la pureté du CO2 changeait beaucoup la lecture du procédé. Une bouteille bien nette ne donnait pas la même sensation au manomètre qu'un flux plus chargé en impuretés. Les cycles de compression et de détente comptaient aussi, parce qu'ils faisaient travailler la séparation à chaque passage. J'avais tendance à regarder la cuve, alors que le vrai jeu se jouait aussi dans ces allers-retours de pression.

Je me suis aussi trompée en voulant garder les mêmes réflexes que pour un solvant liquide. J'avais gardé la même cadence de rinçage, et la ligne a failli s'encrasser juste avant un arrêt de production. Le chef d'équipe a refermé, repris la consigne, puis redémarré avec un quart de tour plus fin. J'ai appris ce jour-là que copier un ancien geste peut tout dérégler quand la matière change.

J'ai découvert des limites que je n'avais pas assez regardées au départ. Certaines matières extraient mal, surtout quand la matrice est trop compacte ou trop pauvre en composés ciblés. Et l'investissement de départ reste lourd, ce qui freine des ateliers qui comptent chaque ligne budgétaire. Là, je laisse volontiers la main à un ingénieur process, parce que le dimensionnement fin sort de mon champ.

Dans mes notes, j'avais aussi gardé une phrase du Ministère de la Transition Écologique, qui insiste sur la réduction des solvants et la vigilance sur les usages. Cette phrase m'a aidée à replacer le procédé dans un cadre plus large, sans lui coller de vertu miraculeuse. Mais quand j'aborde la sécurité fine, les soupapes ou la conformité, je m'arrête vite. Pour ce terrain-là, je préfère renvoyer vers les spécialistes du process ou de la réglementation.

Au bout du compte, ce que cette expérience m’a vraiment changé

Au bout du compte, j'ai gardé un mélange de fierté et de soulagement. Fierté, parce que j'avais vu un solvant toxique disparaître d'une ligne que je connaissais bien. Soulagement, parce que mes manches n'avaient plus cette odeur tenace au retour. Mais je suis restée vigilante, car la moindre approximation sur la pression se paie tout de suite.

Je referais sans hésiter la démarche de fond, et je garderais le même tempo de mise au point. Je ne referais pas le raccourci qui consiste à calquer des gestes de solvant liquide sur un fluide supercritique. J'aurais aussi pris plus de temps pour la formation des équipes, parce que mon erreur sur la vanne m'a montré la marge très fine au démarrage. Sur ce point, la patience m'a paru plus utile que l'empressement.

À mes yeux, ce changement tient surtout dans les usines qui ont déjà du volume, des équipes stables et de quoi encaisser la phase de réglage. Dans un atelier minuscule, le coût de départ peut vite devenir difficile à justifier. Je l'ai vu fonctionner quand l'équipe acceptait d'apprendre, de mesurer puis de corriger sans se braquer. C'est là que le procédé prend sa place, pas dans une promesse abstraite.

Voir cette machine tourner sans cette odeur de solvant m'a surtout fait mesurer le contraste avec ce que je connaissais déjà sur d'autres lignes. Ce soir-là, en rentrant vers la maison au nord de Lille, j'ai pensé à l'Université de Lille et à tout ce que cette journée avait remis à plat. Je n'ai pas changé de métier, mais j'ai changé de regard. C'est ce décalage très concret, entre avant et après, qui m'est resté.

Rachel Besson

Rachel Besson publie sur le magazine Qarboon des contenus consacrés au CO2 supercritique, à ses applications industrielles et aux enjeux de compréhension qui l’entourent. Son approche repose sur la clarté, la structuration des informations et la recherche de repères utiles pour aider les lecteurs à mieux situer cette technologie et ses usages.

LIRE SA BIOGRAPHIE

Articles en lien