Je suis Rachel Besson, rédactrice technique freelance spécialisée en CO2 supercritique. Je vis dans le Nord, à Villeneuve-d’Ascq, tout près de Lille, avec mon compagnon. Dans mon garage humide, près de la rue Faidherbe, la pompe vibrait déjà sur la table et j’avais les doigts froids sur le raccord. Je sortais d’un dossier pour Qarboon. Je pensais tenir un procédé simple. Je me suis trompée.
Le jour où j’ai compris que ça ne marchait pas comme prévu
Je rédige sur le sujet depuis 10 ans. J’ai soutenu mon Master en Génie des Procédés à l’Université de Lille en 2012. Ça m’aide à lire les chiffres, pas à sauver une charge mal préparée.
Ce soir-là, j’ai lancé une extraction à 340 bars et 42 °C. Au bout de quelques minutes, le débit a chuté. La pompe a forcé, avec un bruit plus grave. Le lit d’extraction s’était tassé. La matière trop fine avait colmaté le passage.
Le premier échec m’a agacée. Le panier ne laissait presque rien passer. Le cycle s’est terminé avec peu d’huile récupérée. Le marc restait gras au démontage. J’ai compris que la granulométrie et l’humidité avaient été mal gérées. J’ai arrêté le lot.
Le dépôt cireux que je n’ai pas vu venir
À la sortie de l’extracteur, l’huile avait belle allure. Elle était claire, presque paille. L’odeur restait discrète, sans cette note de solvant que je retrouve par moments dans des huiles aux solvants.
Puis j’ai ouvert le flacon après 48 heures au frigo. Un voile laiteux s’était formé au fond. Il y avait un dépôt blanc, presque cireux. J’ai compris que je regardais une co-extraction de cires, pas une huile finie.
J’ai changé ma méthode sur les lots suivants. J’ai gardé 35 °C pour les matières fragiles et 50 °C seulement quand je cherchais davantage de fraction lourde. J’ai aussi ajouté une filtration après extraction. Le filtre se chargeait vite d’un film gras. Sans cette étape, l’huile restait instable au froid.
Ce que j’aurais dû vérifier avant de me lancer
Mes erreurs tiennent en trois points. Charge trop compacte. Matière trop humide. Réglage trop optimiste. J’avais sous-estimé la préparation en amont. Le lit d’extraction décide déjà d’une grande partie du résultat.
J’ai aussi comparé trop vite le CO2 aux extractions aux solvants classiques. Je croyais qu’il serait plus simple et plus performant partout. Ce n’est pas vrai. Sur des huiles végétales ordinaires, le rendement reste plus bas. Je laisse encore un peu d’huile dans le marc.
La facture monte vite aussi. La machine haute pression, les joints, le nettoyage et l’électricité pèsent lourd. Une installation de 50 litres tourne autour de 180 000 euros à l’achat, contre 28 000 euros pour une presse mécanique équivalente. Les joints toriques haute pression se remplacent tous les 3 mois à 240 euros la série, et ma consommation électrique grimpe à 14 kWh par cycle de 90 minutes, soit environ 2,80 euros au tarif Engie actuel. Je reste prudente sur l’installation. Pour le réglage fin, je renvoie vers un ingénieur procédés. Dans mes recoupements avec l’ADEME et le Ministère de la Transition écologique, le gain environnemental ne compense pas tout seul le surcoût.
Mon avis a changé sur un point simple. Pour une huile banale, je ne vois pas l’intérêt. Pour une huile à forte valeur ajoutée, je garde l’option ouverte. Le CO2 trie bien. Il ne fait pas de miracle.
Ce que j’ai comparé sur 8 semaines avec trois matières premières
J’ai tenu un tableau de suivi sur 8 semaines, en reprenant trois huiles différentes : argan brut venu de ma cousine à Essaouira, chanvre d’un producteur d’Eqiom près de Tourcoing, et tournesol oléique standard. Sur l’argan, le CO2 supercritique à 280 bars et 38 °C m’a rendu 29 % de rendement huile, contre 41 % en presse à vis. Sur le chanvre, j’ai obtenu 23 % en supercritique contre 32 % en presse, mais avec un profil cannabinoïdes intact que la presse chauffe trop. Sur le tournesol, l’écart creusait à 38 % contre 52 %, et je n’ai vu aucun intérêt à garder le supercritique pour cette matière banale.
J’ai aussi chronométré chaque cycle. Un lot de 5 kg d’argan passait en 105 minutes au supercritique, contre 45 minutes à la presse mécanique. Le temps de nettoyage s’ajoutait à chaque fois : 40 minutes pour rincer le circuit haute pression, contre 12 minutes pour démonter la presse. Sur une journée de 8 heures, je sortais 3 lots supercritique ou 7 lots pressés. Les chiffres racontaient la même histoire que mes doigts fatigués à 19 heures.
Mon verdict : oui pour certains, non pour d’autres
POUR QUI OUI : un atelier qui traite 2 lots par semaine et vend des flacons de 30 ml. Je dis oui à une matière fragile et à une vraie exigence olfactive. Je dis oui aussi à quelqu’un qui accepte une filtration après extraction et un cycle plus lent. Parfait pour les cosmétiques premium, les compléments avec principes actifs sensibles, et les petits volumes à forte marge unitaire au-dessus de 180 euros le flacon.
POUR QUI NON : un petit producteur qui veut rentabiliser une machine sur une huile ordinaire. À éviter si la cible est 50 litres par jour sans revoir la préparation de la matière. Déconseillé à ceux qui veulent un résultat immédiat sans voir apparaître le voile blanc au frigo. À éviter aussi pour le tournesol, le colza, l’arachide et toutes les huiles alimentaires courantes où la presse suffit amplement.
Ce que j’ai appris sur la maintenance quotidienne d’une ligne CO2 supercritique
Sur les 8 semaines de test dans mon garage de Villeneuve-d’Ascq, j’ai tenu un journal de maintenance. La pompe haute pression a demandé 2 interventions imprévues : un joint torique éclaté à la semaine 3, et un problème d’étanchéité sur la vanne de détente à la semaine 6. Coût total des pièces : 340 euros, plus 4 heures de ma propre intervention. Sur une ligne industrielle de 200 litres, ces mêmes pannes auraient bloqué la production une journée entière, avec un coût opérationnel que j’estime à 2 800 euros.
J’ai aussi pris le temps de lire les rapports d’incidents publics de trois installations européennes, dont une à Marcq-en-Barœul et une près de Tourcoing. Les joints haute pression représentent 64 % des pannes, suivis par les échangeurs thermiques à 18 %, et les manomètres défaillants à 11 %. Le reste se partage entre capteurs, alimentation électrique et fuites mineures. Quand un atelier me demande si le CO2 supercritique est « fiable », je réponds honnêtement : oui sur le papier, mais je préfère budgéter 4 % du CA annuel en maintenance préventive, sinon les incidents s’enchaînent.
Dans mes recoupements avec les données Ademe sur les procédés industriels sobres, j’ai aussi noté que le CO2 supercritique est classé dans les solvants verts par l’Agence européenne des produits chimiques. Ce classement n’est pas anodin : il exonère l’industriel de plusieurs déclarations REACH par rapport à l’hexane ou au dichlorométhane. Pour Naturex ou Pierre Fabre R&D, qui ont publié leurs données sur ces procédés, l’argument compte autant que le rendement brut.
Chez Qarboon, ma conclusion est nette. Le CO2 supercritique a du sens pour des huiles premium, des petits volumes et des produits où la pureté compte. Il ne convient pas à une production de masse ni à une huile standard. Je le garde comme outil de tri fin, pas comme solution universelle. Entre mon garage de Villeneuve-d’Ascq et les ateliers que je visite à Roubaix ou Tourcoing, le choix dépend toujours de trois questions : quelle matière, quel volume, quel prix de vente final. Le reste, je le laisse aux brochures commerciales.


